La salle Ă manger â Francis Jammes (1868-1938)
La Salle Ă Manger
Il y a une armoire Ă peine luisante
qui a entendu les voix de mes grand-tantes,
qui a entendu la voix de mon grand-pĂšre,
qui a entendu la voix de mon pĂšre.
Ă ces souvenirs lâarmoire est fidĂšle.
On a tort de croire quâelle ne sait que se taire,
car je cause avec elle.
Il y a aussi un coucou en bois.
Je ne sais pourquoi il nâa plus de voix.
Je ne veux pas le lui demander.
Peut-ĂȘtre bien quâelle est cassĂ©e,
la voix qui était dans son ressort,
tout bonnement comme celle des morts.
Il y a aussi un vieux buffet
qui sent la cire, la confiture,
la viande, le pain et les poires mûres.
Câest un serviteur fidĂšle qui sait
quâil ne doit rien nous voler.
Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes
qui n'ont pas cru Ă ces petites Ăąmes.
Et je souris que lâon me pense seul vivant
quand un visiteur me dit en entrant :
Comment allez-vous, Monsieur Jammes ?
De lâAngelus de lâaube Ă lâ Angelus du soir (Mercure de France, Ă©diteur).